le Creux de l’enfer - CENTRE D’ART CONTEMPORAIN

expositions depuis 1988

Neptune

claire TABOURET est née en 1981 à Pertuis, France

Elle vit et travaille entre Paris et Los Angeles

 Vernissage le mardi 27 juin 2017
 28 juin > 17 septembre 2017

 commissaire : Frédéric Bouglé

Un matin à venir / A morning to come, 2004, Film super 8, transfert vidéo, Couleur, son, Durée : 6’03

Bibliographie à venir


La chute d’eau du Creux de l’enfer oppose sa vitalité énergétique et fougueuse à l’eau dormante et stagnante. NEPTUNE, avec sa fureur irascible et son trident diabolique, en valide la figure tutélaire, soulevant et dispersant ses embruns « d’images flottantes ».

L’eau impétueuse qui se jette au pied du centre d’art, cette eau qui le martèle implacablement, son flux d’interaction magnétique, inspirent pour Claire Tabouret la force créatrice primordiale. L’eau est un fil conducteur dans la thématique et la technique picturale de son œuvre. De la profondeur aqueuse de son support les couleurs remontent en surfaces ondoyantes, parfois opaques et parfois transparentes. Mais l’eau renvoie encore à une nature féminine séditieuse, aux portraits barbouillés et d’identité mouvante.

Le projet de Thiers se construit à partir d’une habitation provisoire plantée face à un grand tableau vertical. L’installation aux couleurs d’un nuancier bariolé – abri ou cabane fait d’un assemblage de tissus sommaires – héberge sous son drapé tendu une projection super 8 fantomatique. Sa narration transmentale donne à voir une femme drapée de noir dont la gestuelle dans un paysage épuré – entre deux vagues – invoque le déroulement d’un rituel d’eau sans âge.

Si les peintures de Claire Tabouret charment d’emblée, composition et traitement ordonnés, l’opaline lumière qui s’en dégage perle davantage mezzo-tinto sur la toile qu’elle ne s’élève soprano sur un ciel céruléen. Et si le propos égratigne volontiers « la rigidité des codes sociaux », c’est peut-être pour mieux se démarquer d’un ton extérieur qui de partout orchestre si bien. L’exposition aborde encore le thème de la déambulation humaine, voyage initiatique mais aussi échec de société. Le premier s’incarne par des femmes mythiques réelles ou supposées : les portraits de la série L’Errante (2013) rendent à la figure d’Isabelle Eberhadt la présence exigeante d’une jeune poète à la nature nomade rebelle, la palette et le geste retournant son individuation à multiples genres et facettes. Avec la série des tableaux La Traversée, Le Passeur, Le Radeau et Le Radeau Blanc, Claire Tabouret relève, dès 2011, les tragédies migratoires dont le cadre géopolitique ramène encore à l’eau et aux océans. Dans ce constat, on assimile autrement la suite mystérieuse (et numérotée) intitulée Maison inondée, toutes peintes la même année, comme un signe d’ancrage. Chacune flotte sur un miroir d’eau instable, dédoublant l’image en Soi ; un monde divisé entre réalité et reflet, entre haut et bas, entre une extériorité éclairée et le vertige de son intériorité.

L’exposition de Claire Tabouret impliquera les deux étages du bâtiment, avec une vingtaine de tableaux issus de collections particulières et de la galerie Bugada & Cargnel. Seront également présentées deux grandes peintures inédites peintes pour cette occasion. Dès le rez-de-chaussée, le ton du thème est donné, avec une installation vidéo datant de 2004 : Un matin à venir se compose d’une cabane en tissus dans laquelle est projeté un film super 8 transféré vidéo.

F.B. 2017


 AU FIL DE L’EAU
 Extrait de l’entretien de Claire Tabouret avec Frédéric Bouglé, commissaire de l’exposition
 25 09 15 - 19 01 2017
 échanges épistolaires

frédéric BOUGLÉ : Dans l’ombre chaude de l’islam, Isabelle Eberhardt écrivait à propos de l’impermanence des choses : La même fleur ne s’épanouit pas deux fois, et la même eau ne baigne pas deux fois le lit du même ruisseau. Dans le cinéma d’Andreï Tarkovsky, l’eau est souvent salvatrice, élément naturel à connotation surnaturelle qui vient apaiser les tensions ou révéler un mystère, autant que celle du torrent sauvage de Thiers avec ses eaux descendues des montagnes, boueuses et indomptables. C’est pourtant bien elles que cherchait à maîtriser l’industrie des usines, pour tourner cette force à son profit, même si elle demeurait farouche et imprévisible. Furieuse, elle changera d’état (autrement dit de genre dans son alliage atomique), sablant de ses embruns délétères le vitrage des grandes verrières de la façade du Creux de l’enfer. C’est d’ailleurs en 1904, suite à un furieux orage, que l’eau d’un oued recouvrit de son linceul tragique Isabelle E,. à Aïn Sefra en Algérie (1) ...

claire TABOURET : Et c’est pourquoi j’envisage l’eau comme fil conducteur de mon exposition. Dans la salle du rez de chaussée, j’imagine une cabane en tissus dans laquelle serait projeté un film que j’ai réalisé en 2004, ce document reste très important pour moi et n’a jamais été montré depuis. Filmé en super 8, son grain et ses couleurs dialoguent avec ma peinture. On y voit une vielle femme longer un cours d’eau, marchant dans les pierres, à la bordure de l’ombre et du soleil. Elle lave la pierre dans un rituel immuable et mystérieux, gestes de soin, d’effacement. La caméra glisse sur un lent travelling dans un champ d’oliviers sur lesquels sont suspendus aux branches des tissus sombres. Ce matériau – dont j’arbore la qualité poreuse et absorbante – accompagne mon travail depuis ses débuts. Le film dure sept minutes et les vagues de la mer en scandent les différents chapitres, le dernier finissant sur une marche funèbre composée et interprétée à la flute traversière par Sylvain Perret. Puis, accrochée sur la grande cimaise du fond surmontée de lourdes poulies, je verrais bien une grande toile verticale empruntée à cette nouvelle série sur laquelle je travaille. Ils comportent des entrelacements de tissus collés sur toiles qui relient les personnages entre eux, pareils à des vagues qui engloutissent la scène.

F.B. : Jim Harrison affirmait que les songes de l’eau lui étaient vitaux. Un artiste russe singulier, Leonid Tishkov à Moscou, me racontait que lorsque son esprit était pris d’un doute il se rendait auprès des eaux de la Moskova « pour se confier, l’écouter et lui parler ». Et pour dernier exemple, Constant Permeke, peintre et personnalité toute aussi instinctive, flânait au bord de l’eau durant sa jeunesse comme d’autres étudient sur un banc d’université. Mais le tissu s’avère encore dans ta démarche tout aussi signifiant et symbolique, chargé d’affect et de sens, habits de lémures, matière flottante. Tu aimes faire ressurgir, c’est certain, les traces et les ombres d’un passé hybridé, réel et imaginé. Dans cet esprit, comment va se poursuivre la suite de l’exposition sur l’étage du centre d’art ?

C.T. : Je voudrais justement évoquer à l’étage la question des identités mouvantes. Pour ce faire, je vais utiliser différentes séries comme les toiles d’Isabelle E. J’ai été frappée par une citation de Yoko Tawada : Le visage humain est constitué à 80 % d’eau, il n’est donc guère étonnant que l’on se réveille légèrement différent tous les matins. Isabelle E. représente bien cette idée, elle qui se montre si différente d’une photographie à une autre. Peut être que la peinture est plus à même de dresser les contours de ces identités flottantes sans pour autant les figer. On pourrait ensuite longer un mur ou l’on retrouverait les maisons inondées, comme un travelling dans une ville engloutie, chaque dessin étant séparé en deux par la ligne démarquant le paysage de son reflet. Si l’eau a des fonctions écologiques, je souhaiterais aussi en relever sa menace latente. Des questions plus géopolitiques s’ensuivront avec la présentation de grands tableaux liés aux traversées des migrants en bateau. Cette trame narrative disloquée serait agrémentée d’œuvres inédites jonchant chaque ensemble, avec toujours de nouvelles problématiques en rapport à l’eau. C’est pourquoi je pense à un titre qui fasse écho à l’indomptable force du torrent.

1) Isabelle EBERHARDT , Genève, Suisse 1877- Aïn Sefra, Algérie1904 : Mère et père d’origine russe cultivée et décalée, elle a fait de sa vie brève libre et intense une grande aventure anticonformiste, spirituelle et nomade. Habillée et coiffée en garçon, elle parcourt le Sud algérien, adopte comme Arthur Rimbaud la religion musulmane et partage le quotidien des bédouins. Un personnage que l’auteur de La Ville noire, George Sand, aurait su apprécier. Elle fait la connaissance du général Lyautey qui relève sa perspicacité sur l’Afrique et son incomparable indépendance individuelle. À 27 ans, elle meurt chez elle – en plein désert – dans la crue débordante d’un oued. Ses nouvelles et récits de voyages offrent des informations sensibles sur un temps peu documenté et des espaces somptueux et méconnus. Sur sa tombe à Aïn Sefra (Algérie), il est écrit : Isabelle Eberhardt, écrivain, Mahmoud Saadi, baroudeur mystique du Sahara.


Le Creux de l’enfer remercie vivement Frédéric Bugada, Claudia Cargnel et Marine Moulin, ainsi que Patricia Mattus, assistante de Claire Tabouret, pour leur précieux concours à ce projet.

Et notre gratitude envers les prêteurs des œuvres.

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