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Jean-François Lecourt
Le tir dans l’appareil photographique, 1980-2010
Jean-François Lecourt, au début des années 80, réalise les « Tirs dans l’appareil photographique » ; et par là engage une œuvre incontournable dans le domaine qui est le sien. L’artiste pratique l’autoportrait à l’arme à feu, tirant à balle réelle sur l’objectif, et donc vise sa propre image au moment du déclenchement du tir. Dans cette mise en jeu complexe, c’est autant la photographie qui est durement mise à l’épreuve que l’égocentrisme propre à l’auteur comme à tout un chacun. Le résultat, esthétiquement et dans son constat formel est saisissant ; l’image figée, promesse d’éternité, se fige ici sur un support papier sensible transpercé ou sur un tirage au temps de pose mortifié. Le Creux de l’enfer présentera à l’étage du bâtiment une vision rétrospective de ce travail unique constitué de tirages récents, ainsi qu’une création inédite d’un film numérique. Ce projet, avec Jean-François Lecourt, a été engagé par le centre d’art de Thiers en 2008.
Frédéric Bouglé, 2009
F.B. : Dans tes derniers travaux, tu es nu sur un cheval et tu tires dans des sténopés ; ton corps n’est pas soumis à l’appareillage photographique, au contraire, c’est toi qui tourne autour, tu en es le sujet et l’objet.Devons-nous voir un retournement de situation entre le photographe et son instrument photographique ?
J.-F.L. : Dans cette série où je suis à cheval et où je tire deux ou trois coups de feu en passant devant la boîte noire pour créer une image, le résultat pourrait être à la limite du visible. Je me libère de la photographie, mais en même temps je dois obtenir une image, c’est donc paradoxal… De plus, c’est très compliqué car les chevaux n’aiment pas le bruit du tir, ça les fait bondir ! Cela reste extrêmement soumis à la technique et aux règles photographiques.C’est vrai que l’idée de donner une vie propre à l’image en dehors de ces règles est très difficile.Quand tu tires dans un sténopé, dans une chambre noire, cela fait un trou, mais la balle indique toujours l’emplacement du tireur et produit une espèce de passage, alors que la réalité de la présence du photographe avec un appareil photographique va disparaître et sera oubliée.Il faut faire un effort intellectuel en regardant une photographie pour se rappeler qu’il y avait un photographe derrière l’image, tandis qu’avec cette technique, le trou de la balle dans le support montre où est le photographe ; le trou est un doigt qui montre au spectateur de l’image où est le photographe qui l’a produite.Il ouvre un passage entre la réalité et la représentation qui se matérialise directement, spontanément et sans aucun effet.
F.B. : Mais faire une image ainsi, n’est-ce pas théâtralisé ?
J.-F.L. : Par rapport au résultat c’est possible, mais le fait de faire une photographie dans ces conditions-là déclenche au fond de soi des enjeux véritablement importants.De plus, tu es obligé de faire très attention à ce que tu fais. C’est dangereux.Et c’est complexe, tout aussi complexe que prévoir où ira la balle après. L’impact d’une balle représente autant de violence que l’impact d’une image… Mais le fait de tirer dans le sténopé et le fait que l’impact de la balle crée l’image finissent par se confondre naturellement. À la rigueur, une rafale de balles sur un mur dans une ville en guerre, c’est autant d’images que tu pourras voir dans chaque impact.
F.B. : Il y a dans le langage, la pose, le comportement photo≠graphiques une étrange résonance avec les armes à feu 1 : charger, décharger, mitrailler, viser, cibler… des mots qui donnent à la photographie une connotation guerrière et même virile.Cela explique peut-être l’attrait que les artistes ont pu éprouver pour le tir, comme cela fut le cas pour Chris Burden 2, Niki de Saint-Phalle 3, ou William Burroughs 4…
J.-F.L. : Mais une photo saisit une image et ne détruit pas, la balle détruit mais elle n’est pas obligée de détruire, tout dépend de ton adresse, William Burroughs le savait, et Chris Burden aussi… quant à la violence, c’est une pulsion normale, je dirais même saine, et qui peut être assumée par l’art comme un stand de tir dans une fête foraine.Si le téléobjectif en particulier avec ses crosses répond bien à ce que tu dis, ceux qui font la chasse/photo attrapent aussi une image au loin.Ce qui m’intéresse dans la photographie, c’est de pouvoir atteindre quelque chose de loin, quelque chose d’inabordable, de trop éloigné pour le corps, un espace impossible à atteindre.Je veux remplir le vide de cette distance et combler ainsi ma fascination pour le tir•
1- « Le tir a été associé à la photographie dès l’origine de cette technique, ne serait-ce qu’en raison du dispositif de “visée” qui est commun à la chambre portable et aux armes à feu (que l’on songe à ce fusil à photographier qui servit aux études d’E.-J. Marey sur le vol des oiseaux) ; les chasseurs de la seconde Guerre Mondiale étaient porteurs d’un fascinant dispositif à capter l’image de la mort, la cinémitrailleuse, qui enregistrait le destin des rafales ; plus plaisamment, les tirs forains étaient autrefois équipés d’un petit appareil photo proche de la cible, et une balle bien placée récompensait le joueur de son image dans la pose virile du tireur qui épaule » Didier Semin, “J.F.Lecourt ou le témoin oublié”.
2- En 1971, l’américain Chris Burden demande à un de ses amis de lui transpercer l’épaule à l’aide d’une carabine 22 long rifle dans un lieu d’exposition.
3- Dans les années soixante, Niki de Saint-Phalle remplaçait la chevrotine de ses cartouches par des couleurs pour composer ses toiles.
4- En 1951, William Burroughs, grand amateur d’armes à feu, tue sa femme au cours d’une partie de “Guillaume Tell”.