
L’espace scénique, le lieu de la représentation, le spectacle comme acte ritualisé valident pour l’artiste une topique de travail qui implique l’homme dans ses réponses comportementales. Si être spectateur est un acte social, c’est s’intégrer à la communauté, c’est partager ses émotions, les propositions de Jorge Peris font de l’espace de l’œuvre un véritable terrain individuel d’expérimentations. L’espace ici est un spectacle qui se constitue dans l’œuvre, c’est une aire fictive ou non, et c’est une occasion de mesurer de l’intérieur les valeurs de ce spectacle. Pris dans les rets d’un dispositif séduisant et vivant, parfois perturbant ou même inquiétant, le visiteur est invité à vivre une action spatiale, à rencontrer un lieu autonome et minimal. Ces propositions sont de véritables événements. Les images des murs, du sol et du plafond se retournent et se renversent, et des caméras captent et renvoient des travellings d’images mécanisés. Le spectateur bascule en acteur, son rôle est soumis à une réalisation programmée, à un univers spatial chaotique. Prenant la forme d’environnement sculptural avec en coulisse ou en scène des mécanismes électroniques et multimédias, les dispositifs renvoient à un constat critique de la psychologie humaine, et innovent une formulation plastique insolite. Le propos s’appuie sur la notion d’exposition comme expérience du lieu, et de lieu comme expérience à vivre. En cela, il implique directement le spectateur dans les œuvres. Il peut s’agir encore de surprendre le visiteur dans son appétit à intriguer avec son image, même si celle-ci lui échappe. Petite scénographie moderne, salle de projection en direct, image de surveillance affolée, mécanisme animé, ces installations audiovisuelles impliquent des jeux en apparence ludiques et dynamiques, et une conscience déstabilisante d’un espace qu’on ne reconnaît plus à sa place. Si les pavillons de verre du sculpteur américain Dan Graham provoquent “une impression de malaise et d’aliénation psychologique”, retournant intérieur et extérieur, imposant reflet de réalité et réalité de réflexion, et expérimentant la phénoménologie des perceptions, les espaces de Jorge Peris induisent aussi un malaise, mais sous une forme absurde et burlesque. Son travail affirme la présence d’une réalité spatiale nouvelle, qui sans la technologie actuelle ne pourrait exister. Il instaure un lieu de représentation, une aire d’action, un espace spectatoriel dirait Etienne Souriau, où l’acteur est soit le spectateur, soit l’espace lui-même. Ces atteintes à la stabilité spatiale (ultime certitude et premier fondement), ces petits détrônements de la perception et de la ritualisation du spectacle déstabilisent certes nos habitudes mentales, mais induisent aussi d’autres attitudes comportementales. Quand être spectateur c’est s’engager, c’est faire acte : acte de se découvrir, acte de se former, acte d’être soi-même l’environnement du spectacle.
Frédéric Bouglé 2005