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le Creux de l’enfer - centre d’art contemporain

Michel Aubry

Exposition

du 30 juin 2002 au 15 septembre 2002

du 30 juin au 15 septembre 2002 Vernissage le samedi 29 juin à 18h

Commissariat de Frédéric Bouglé

Michel Aubry, sculpteur de son

Est-ce que ce sont des sculptures de bruit ? Des installations silencieuses ? Des environnements projetant le son dans l’espace ? S’agit-t-il de musique dont un compositeur peut s’emparer ? existe-t-il un monde de sons purs créés par des modèles numériques ? Voici les questions que soulèvent Michel Aubry lui-même sur son propre travail. Eric Troncy parlait justement de “ sculpture sonore ”, Yves Aupetitallot écrivait “ qu’au fond Michel Aubry ne cesse au moyen de catégories de matériaux et d’objets cités, de leur irreproductibilité et de leur non mécanisation, de mettre en doute et en échec le modèle et son origine “ .

Au fond, notait Yves Aupetitallot, Michel Aubry ne cesse de mettre en doute et en échec le modèle et son origine. L’artiste est originaire de Châteauroux. Sa démarche artistique commence par une passion démesurée pour la cornemuse, un instrument musical quelque peu marginalisé, ayant subi de multiples tentatives de récupération, et dont il a analysé l’historique. Joueur et restaurateur de cornemuse lui-même, il est allé dans le sud de la Sardaigne à la quête de l’origine de cette famille instrumentale pour étudier les « launeddas », instruments très anciens constitués de trois tubes de roseau, deux mélodiques et un bourdon, et qui se joue avec la technique du souffle continu. De même l’artiste s’est informé sur cette tradition orale et au procédé de fabrication qui s’y rattache. C’est à la suite de cette recherche qu’il entreprit l’irréalisable, à savoir des moulages de son de roseau musical en utilisant un procédé séculaire : la fonte à cire perdue avec destruction du modèle original.

À partir de cette connaissance, de son intérêt pour le souffle et le son, figure tutélaire du passage de l’inanimé au vivant, il a développé un travail sculptural qui insiste sur la perte du modèle archaïque pour décliner sur les arts appliqués, des savoir-faire particuliers qui véhiculent une pensée et inscrivent par ces techniques mêmes, une mémoire et une culture fragmentées du passé. Que ce soit des objets créés ou empruntés comme ces « tapis de guerre » apparus lors du conflit russo-afghan, ou « refabriqués » ainsi que des mobiliers avec parfois de la marqueterie, ces tenues de camouflage, veste Mao, blouson de Madonna, pantalon de Beuys, corselet et gilets pare-balles, toutes ces créations subissent des transformations dans le contexte temporel de leur environnement. De même, les sculptures de Michel Aubry sont porteuses d’un espace vide, empreintes d’un son en attente de vibrer sous l’impulsion d’un souffle vivant. L’âme immatérielle de la sculpture, en se revêtant ainsi de sa forme apparente, reste à dimension corporelle et humaine, tout en acquérant pourtant une grandeur esthétique nouvelle.

A l’occasion de l’exposition de Michel Aubry à Thiers en 2002, deux meubles de bois furent construits et peints par Luc Barrière, ébéniste à Marsat, près de Riom. Ces réalisations inédites (1) sont venues finaliser les mobiliers du Club ouvrier d’Alexandre Rodtchenko de 1925, un projet de Michel Aubry engagé depuis quelques années. Ce sont des copies du mobilier imaginé par le célèbre artiste russe présent dans l’exposition internationale des arts décoratifs et industriels modernes à Paris, section de l’URSS, à la Galerie de l’esplanade des invalides.

Sept autres œuvres, surprenantes, furent encore produites par le Creux de l’enfer. La série sculpturale constitue un ensemble unique, et s’inscrit sur une logique de réalisation antérieure, complétant « La salle d’arme ». Ces bas-reliefs reprennent le principe d’une autre série intitulée les « rondaches musicalisés » visibles aussi dans l’exposition, la forme circulaire (rondaccio) étant issue de boucliers ottomans du XVIe siècle portés par les hommes à pied, et à l’origine fabriqué en osier et ornementé de broderies. Les boucliers de guetteur, en question ici, furent utilisés dans les tranchées de la première guerre mondiale. Les trouver, nécessitèrent pour un trio une véritable aventure qui mérite mémoire. Après un décapage du métal, les boucliers furent recouverts d’un disque de dorure « à l’huile »par un artisan d’Auvergne ; des moulures en cire colorée les encerclant telles les carnèles d’une monnaie enfermant un conduit d’air. À chaque embouchure, sept anches comme autant de petits nains de hauteur variable, vibreront sous la pression d’un souffle qui monte une gamme musicale, le bouclier auréolant alors le visage du souffleur telle une icône slave. Véritables vestiges de La Grande Guerre transposés en œuvre d’art, les sept boucliers de guetteur rouillés et percés d’éclats proviennent de tranchées de l’Hartmannswillerkofp, un éperon rocheux pyramidal surplombant de ses 956 mètres la plaine d’Alsace, et rendu tristement célèbre pour ses terribles combats en décembre 1915, là même où les « diables rouges » du 152e régiment d’infanterie firent une héroïque contre-attaque.

Frédéric Bouglé, 2004

1 ) Acquisition FRAC des Pays de la Loire 2004, production le Creux de l’enfer. Le Club ouvrier dAlexandre Rodtchenko mis en musique, 1925-2002. Une bibliothèque et un présentoir à cartes postales.

2 ) Les boucliers de guetteur furent acquis par le FRAC Auvergne l’année suivante, sur proposition du directeur du Creux de l’enfer. Boucliers de guetteur 1915-2002, acier, feuille d’or, cire colorée,sept anches, 7 x (61 x 45)

 
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