le Creux de l’enfer - CENTRE D’ART CONTEMPORAIN

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Storia e memoria del luogo

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Histoire d’un site, mémoire d’un centre d’art

Du “rocher saint Genès” au Centre d’art contemporain, le Creux de l’enfer

Par Frédéric Bouglé, directeur du Creux de l’enfer

Le Saint

Si, en philosophie, c’est dans le miroir de la mort que la vie prend tout son sens, l’existence du Creux de l’enfer commencerait, elle, avec la disparition tragique de saint Genès  [1].

D’après Grégoire de Tours il fut en effet décapité sur un rocher bien en vue dans la vallée de la Durolle, en un lieu si marquant du torrent que les gens d’ici, thiernois ou bitords, l’appelaient “le rocher de l’enfer”. Un saint qui depuis serait souvent associé à l’eau. L’imagination des anciens, peuplée longtemps de souvenirs païens, se complaisait, il est vrai, à créer des légendes. Quoi qu’il en soit ce rocher proéminent existe vraiment, de même que la première fabrique recensée venue s’installer à son pied. Il s’agissait d’un rouet à émoudre les couteaux appartenant à un certain Jehan Ahon Florat, et qui était déjà en place sans qu’on sache depuis quand, en 1476. C’est bien en premier lieu ce rocher noir et ithyphallique, le roc de la fadas ou “rocher des fées”, avec à son pied la chute d’eau de la pélière  [2], qui attirèrent l’attention des riverains dans un site aussi austère. Mais c’est aussi en hommage aux fées revêches et bienfaisantes hantant la crypte sous la cascade que le site fut baptisé dans son entier “Le gour de la fadas” ou “Creux des fées”; et cela à une époque où le bas et le haut, le mal et le bien, le profane et le sacré n’étaient pas connotés par avance. Au XVII e siècle, par contre, contre-réforme oblige, le creux sera attribué au mal, et la chute d’eau devint le logement du diable. Dans le roman de George Sand, La ville noire, rédigé en 1860, un des premiers récits romanesques sur la vie laborieuse des ouvriers du XIX e siècle, (écrit 25 ans avant Germinal, d’Emile Zola) le site se fait encore appeler “le val d’enfer”, “le trou-d’enfer”, “le Saint-enfer”, “le passage des fées”, et se voit même nommé « au bord du saut d’enfer ». Le rocher, quant à lui, fut placé avec bienveillance sous la sauvegarde de son saint à la tête tranchée, une croix plantée un temps sur sa cime en billot plat. Le nom « le Creux de l’enfer » s’imposa alors sur tout le site. Au fil du temps, quand le rouet s’éleva en usine et prit de l’importance, la construction sacrifia en grande partie la vue sur le rocher. Celui-ci n’en resta pas moins là, sa tête encore émergente, même si l’architecture du bâtiment s’y adossait à son corps défendant. L’usine du Creux de l’enfer, située près de celle Du May  [3] , brûla plusieurs fois, et toujours à la nuit tombée, comme pour mieux fixer l’imagination populaire dans l’odeur du soufre. Une femme et ses enfants, dit-on, se jetèrent même dans les tourbillons du torrent pour échapper aux morsures des flammes.

L’industrie

D’autres réalités plus sociales, mais non moins cruelles, sont venues s’ajouter à la noirceur du mythe : Vers le milieu du XIX e siècle les forgerons à mains des campagnes, des artisans pauvres et en demande d’argent, intègrent les usines installées le long de la vallée de la Durolle. Ces gens découvrent alors un univers infernal qu’ils ne soupçonnaient pas. Ils vont vivre cloîtrés entre des fours incandescents, des découpoirs mécaniques, des étaux limeurs, et autant de marteaux pilons à planche et de martinets à ressort assourdissants. Rougeoiement de la fournaise, chaleur intense, bruit fracassant, membres happés par des courroies, mains coupées par des machines, corps broyés par l’éclatement des meules se rajoutent aux fatigues des conditions du travail parcellisé. Des ouvriers, des femmes et des enfants, qui ne sont plus détenteurs des outils de leurs productions, s’activent heures après heures, et journées après journées, dans des bâtisses devenues effrayantes. Une situation qui fait dire aux ouvriers que même le diable ne voudrait pas habiter ici.

Le premier diable représenté au Creux de l’enfer aurait été peint sur une simple toile, et fixé comme un calicot ou une enseigne sur le mur de l’usine. Possédant les attributs classiques qui lui sont propres, cornes, ongles griffus, queue recourbée, il dominait ainsi les eaux tumultueuses de la chute d’eau près de la passerelle. En 1934, suite au dernier incendie, la façade fut restaurée. On entreprit alors de peindre à l’angle du bâtiment, un grand bonhomme de diable rouge d’une hauteur dépassant les deux mètres ! Le même qui fait fonction de logo pour le Creux de l’enfer aujourd’hui. Ce Lucifer, ce Georgeon (nom Berrichon du Diable), ce Malin de facture quasi androgyne et au profil délicat, aurait été réalisé par Louis Guelpa et son frère, d’habiles peintres en bâtiments originaires de la ville de Thiers. Il fut nécessaire, pour ce faire, de placer un échaffaudage à balançoire par le toit, avec des contrepoids faits de simples caisses de coutellerie garnies de métal. Au cours des travaux de restauration, comme pour ajouter aux légendes, le ciel s’assombrit, et la lumière claire de midi prit brutalement la couleur inquiétante d’une encre noire. Un ouragan dévastateur s’introduisit dans la gorge de la vallée arrachant toitures et cheminées des usines, chacun s’abrita juste à temps, l’installation précaire des peintres s’écroula... Mais le diable était peint !

Des années plus tard, au début de la dernière guerre mondiale, des pièces de mitrailleuses américaines y furent entreposées afin de rejoindre l’équipement secret de bateaux de la marine française, et au dernier sous-sol on vérifiait les maillons de mitrailleuse, lorsque la Durolle, en crue, était en mesure de couvrir le bruit des détonations. Quand la région fut occupée par les allemands en 1942, l’usine fut alors réquisitionnée, mais elle servit aussi au maquis qui y camoufla 75 postes émetteurs. À partir de 1956, date à laquelle le Lucifer rouge se distinguait encore sur la façade, l’usine fut abandonnée, comme bien d’autres manufactures de la vallée ayant désormais davantage besoin de machines électriques, d’espace et de lumière, que des bras hydrauliques de la nerveuse Durolle. Ainsi, pendant trente années, le bâtiment resta fermé et en friche pour le seul plaisir des fées… Accablant un pauvre diable esseulé qui finit par s’effacer.

Développement

En 1985, un symposium national de sculpture monumentale métallique est organisé par la Ville de Thiers. Il permettra à six artistes régionaux et internationaux, Yves Guérin, Michel Gérard, Dennis Oppenheim, Patrick Raynaud et Vladimir Skoda de collaborer avec des artisans locaux autour de la réalisation de leurs œuvres. Des sculptures qui s’implanteront, pour la plupart, avec justesse dans le contexte de la ville et de sa périphérie. Le sixième artiste, George Trakas, anticipa l’histoire du centre du Creux de l’enfer. Ainsi que le ferait le héros d’un roman d’aventure de Jules Verne, il va tendre une passerelle métallique au ras de l’eau, véritable pont de cordes suspendu drossé dans les embruns de la cascade. Il s’agissait sans doute pour lui, dans un acte autant héroïque que ludique, de relier l’histoire légendaire et sociale du site à l’art de son époque, et en quelque sorte d’associer le savoir-faire de l’artisan et le faire savoir de l’artiste qui le repense  [4]. Une utopie, pour gloser Robert Musil, qui n’a rien d’irréalisable quand elle se voit ainsi réalisée. Face à la réussite du symposium, un nouveau défi fut lancé, celui d’unir l’architecture industrielle des coutelleries à une activité de création permanente. Un mariage qui passe par la mairie, et une mairie qui se prit d’affection pour ce site emblématique qu’elle s’empressa d’acquérir en 1986. L’année suivante, la municipalité entreprit avec le soutien du Ministère de la Culture et de la Communication, de la DRAC Auvergne et du Conseil Général du Puy-de-Dôme, de réhabiliter l’usine du Creux de l’enfer dans la perspective d’en faire un outil de développement culturel vivant. Elle charge les architectes Xavier Fabre et Vincent Speller de restaurer et de restructurer le bâtiment en respectant au mieux ses traces de friches industrielles. Une histoire que stigmatisent les pierres de la bâtisse, et la beauté austère du visage de sa façade au front encore tatoué des lettres de l’enfer.

Enfin, en 1988, le Creux de l’enfer devient « Centre d’art contemporain », un exemple qui s’ajoute à une petite dizaine d’autres réussites déjà implantées en France. Le centre d’art esquisse sa vie dans la Vallée des usines, un cadre aux couleurs bucoliques et romantiques, avec le charme des ruines recouvertes par le lierre…Sorte de tableau grandeur nature de Piranèse ou d’Hubert Robert. Le programme d’expositions commença, après l’intervention d’Olivier Agid, par Marc Couturier, puis George Trakas et Michel Gérard…Il se poursuit depuis, après des dizaines d’expositions réalisées, dont celles de Miroslaw Balka(Pologne), Per Barclay(Norvège), Patrick Van Caeckenbergh(Belgique), Hubert Duprat, Michelangelo Pistoletto(Italie), Fabrice Hybert, Laurent Pariente, Claude Rutault, Alain Séchas, Pierrick Sorin, Richard Fauguet, Luc Tuymans (Belgique), Franz West(Autriche), Françoise Quardon, Claude Lévêque, Véronique Boudier, Ragna ST. Ingadottir(Islande), Alain Benoit(Canada), Saâdane Afif, Yuri Leiderman(Russie), Bruno Bellec, Santiago Reyes (Équateur) et Aude du Pasquier grall dans le cadre des Mars de l’art contemporain, Michel Aubry, Didier Marcel, Xavier Zimmermann, Ayham Dib(Syrie), Hrair Sarkissian(Syrie), Alfredo Romano(Italie), Pierre Ardouvin, Erro(Islande), Thierry Joseph, Jacques Halbert. Tant d’efforts et de talents artistiques bien orchestrés  [5] , la volonté ferme et conjuguée de nos partenaires, ont permis au Creux de l’enfer de conquérir une reconnaissance internationale.

Aujourd’hui

Depuis 2001, avec le cycle d’expositions « Les enfants du Sabbat », le centre d’art offre sa vitrine à la création régionale. Un événement qui a posé son label en valorisant l’œuvre de dizaines de jeunes artistes formés et issus des écoles des Beaux-arts de Clermont-Ferrand et de Lyon, avec le soutien de ces villes et de Clermont communauté. D’année en année, de Moscou à New York, le lieu a posé sa marque ; il est devenu l’enfant ambassadeur de quinze ans de la Ville de Thiers. Un petit bonhomme de diable dont tous les artistes parlent, et qui les fait encore parler dans sa collection d’éditions Mes pas à faire au Creux de l’enfer.

Si les créateurs savent mettre en éruption le mystère profond du site qui sommeille, en personnages de communication, ils savent aussi faire parler de Thiers, et le public venu du Musée de la coutellerie et de la Vallée des rouets, en passant par le Bout du monde, trouve là une formidable occasion de découvrir la Vallée des usines en allant à la rencontre de la création de son temps. Sur la porte de l’enfer, dans le Chant III de Dante, se trouve ainsi inscrit « Renoncez à toutes espérances, vous qui entrez ». Il s’agit ici, pour le visiteur Malin, d’accéder par le renoncement des croyances figées aux nouvelles formes d’émotion de l’art vivant. Jean-Paul Sartre, dans son ouvrage intitulé Saint Genet comédien et martyr, évoque l’étrange enfer de la beauté, une beauté qui comble moins qu’elle ne creuse son propre puits de lumière en chacun de nous-mêmes.

L’eau de la Durolle a partagé ses forces avec tant d’artisans et d’ouvriers, qu’elle ne pleure plus désormais ses rouets absents. Elle retient l’eau vive de ses larmes pour mieux faire tourner la roue de sa mémoire sur de nouvelles aubes de connaissances. Une grande roue où se sont accrochés en seulement quinze ans plus de cent intervenants. Une aube par artiste passé à Thiers, chacun ajoutant sa palette pour activer le mouvement de sa course, toute vanne ouverte sur l’histoire à venir du Creux de l’enfer.

Documentations

Archives de la Ville de Thiers, _catalogues du Musée de la Coutellerie, _ainsi que Messieurs Francis Bentolila, Alexandre Bigay, Georges Guelpa, André Kristos, Georges Therre, et Jacques Ytournel.


[1] saint Genès ou Genest; un adolescent venu d’orient (probablement de Myscènes en Grèce) et envoyé par sa mère auprès de saint Sirénat, son confesseur, aurait, selon Grégoire de Tours, été supplicié, puis décapité sur le rocher du Creux de l’enfer, à Thiers, pour ne pas avoir dévoilé la retraite de son maître. En 575, lorsque son corps fut découvert miraculeusement par un laboureur de Thiers, à l’emplacement même, Le saint Pontif Avitus fit construire une basilique pour receuillir les restes de saint Genès, accompagnés des reliques d’un autre martyr du même nom : Parodiant dans un mime représenté devant l’empereur Dioclétien les cérémonies de l’Eglise chrétienne, celui-ci aurait reçu avant sa mort la révélation de la grâce, c’est le sujet de la tragédie de Jean De Rotrou, saint Genest (1646). Reconstruite en 1107, dévastée en 1568 par les Protestants, l’édifice porte aujourd’hui le nom du saint martyr, et représente un exemple d’architecture romane avec la plus grande coupole d’Auvergne (101 m2). Le Culte de saint Genès semble avoir été localisé dans la ville de Thiers jusqu’au milieu du XVII e siècle, et Louis d’Estaing l’étendit à tout le diocèse de Clermont. Sa fête, d’abord fixée au 28 octobre, fut renvoyée au lendemain tenant compte des conjonctures du calendrier chrétien. Aux environs de 1900, le clergé organisait une procession du site du Creux de l’enfer jusqu’à l’église, et une croix fut plantée au sommet du rocher. A noter qu’une relique de saint Genès se trouve dans l’église saint Michel à Fontevraud l’Abbaye, dont les bâtiments furent transformés en un sinistre bagne par Napoléon 1er. L’écrivain Jean Genet s’en inspira pour son roman “Miracle de la rose”, et Jean-Paul Sartre analysa la complexité de l’auteur dans son ouvrage intitulé précisément “saint Genet comédien et martyr”. Le premier paragraphe de ce livre s’appelle “L’enfant mélodieux mort en moi bien avant que me tranche la hache” en référence probable à saint Genès, et un autre titré “L’étrange enfer de la beauté”.

[2] Une pélière est une digue provoquée barrant la rivière. Sous la chute du Creux de l’enfer une légende affirme qu’un souterrain cacherait une chèvre en or et une statue de la Vierge.

[3] Le “moulin à fer” dit le “mailh” ou les “mailhz”. Documentation A. Kristos “Le forgeron”.

[4] Ce n’est en effet qu’à partir du milieu du XVII e siècle, date de la Fondation de l’Académie Royale de Sculpture, que les grammairiens en France établissent une distinction entre artiste et artisan.

[5] Le Centre d’art contemporain du Creux de l’enfer fut dirigé par Francis Bentolila à ses débuts, puis par Laurence Gateau de 1989 à 1999.

 
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